Nous avons interviewé Mme Tania Angeloff, Maître de Conférences en sociologie, spécialiste des questions feminines

 

 

AF. Mme Tania Angeloff vous avez publier sous votre direction et avec Marylène Lieber un ouvrage collectif francophone sous le titre « Chinoises au XXIe siècle » se penchant sur la situation des femmes dans la Chine contemporaine. Comment vivent les femmes chinoises aujourd'hui ? Pouvez nous dire pourquoi et comment cet ouvrage a été réalisé ?

 

TA. La réponse à la première question est loin d'être simple car ce qui caractérise la société chinoise contemporaine, c'est précisément la diversité et les contrastes : entre provinces, entre villes et zones rurales, entre zones côtières surdéveloppées et zones tenues ou restées à l'écart du développement économique, entre catégories ethniques, sociales, entre générations. La liste est loin d'être exhaustive. C'est cette réalité plurielle, contradictoire – du moins en apparence – en tension entre la dimension de modernité, vers laquelle regarde la Chine, et de traditions, dont certains groupes sociaux peuvent se réclamer, qui nous a donné envie de regarder la société chinoise en marche au prisme des rapports hommes-femmes, en particulier en nous focalisant sur le statut et les conditions sociales des femmes : dans la famille, l'éducation, le travail, la sexualité, les comités de quartiers, le cinéma.

 

AF. Dans votre livre se côtoient les contributions, d’anthropologues, de démographes, d’historiens, de sociologues et de politistes, pouvez-vous dans le cadre de cette diversité d’approche nous parler des conditions sociales et des rapports sociaux des femmes dans la Chine d’aujourd’hui ?

 

TA.  Là encore, la difficulté est de rendre compte de la diversité des rapports sociaux, tout en produisant des données originales sur différents aspects des conditions sociales. Avec Marylène Lieber, nous avons souhaité privilégier une approche croisée entre chapitres de synthèse et enquête de terrain. Le pari que nous avons fait est celui de différents éclairages disciplinaires pour essayer de rendre compte de la pluralité des situations, tout en attirant l'attention sur le fait que la libéralisation économique a eu des conséquences directes sur les rapports entre les femmes et les hommes, en particulier en matière d'emploi et d'éducation.

 

AF. En quoi les bouleversements économiques et sociaux depuis les années 1980 ont-ils modifié la situation des femmes en chine ?

 

TA. Ils ont été multiples. Mais au premier rang de ces bouleversements, le lancement de la politique de l'enfant unique en 1979 a ouvert une première brèche dans les relations égalitaires revendiquées par l'idéologie maoïste des décennies précédentes. Cette politique a eu des conséquences dont les femmes en ont payé le prix fort : préférence pour un fils, principalement en milieu rural ;  avortement forcé en cas de seconde grossesse à l'initiative parfois de fonctionnaires locaux très zélés ; avortement sélectif après échographie ; femmes manquantes, la Chine est le pays au monde où le déficit des femmes est le plus important : 8% de femmes manquantes ; des villages entiers d'hommes célibataires ; des trafics de femmes. En outre, la seconde brèche a été ouverte par la privatisation de l'économie. Les premiers ouvriers et employés touchés par la privatisation des entreprises publiques et des entreprises d'Etat ont été les femmes au milieu des années 1990. Dans ce cadre, les femmes se sont mises à migrer pour le travail dans les mêmes proportions que les hommes, et elles ont constitué une main-d'œuvre bon marché et flexible pour les employeurs. Troisième rupture marquante, par rapport à la période antérieure, la réapparition de la prostitution. Les rapports sociaux se sont trouvés bouleversés par ces grandes mutations, même si les réformes ont aussi impulsé une plus grande scolarisation des filles.

 

 

 Chinoises 

 au XXIe siècle  

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Tania Angeloff, Marylène Lieber (dir.), Chinoises au XXI siècle. Ruptures et continuités, Paris, La Découverte, coll. « Recherches », Parution septembre 2012, 240 pages

 

Premier ouvrage « collectif » en langue française traitant de ce sujet

 

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AF.Comment les femmes sont-elles représentées dans la société chinoise, dans les médias ?

 

TA. Il existe une multitude de représentations des femmes chinoises en Chine : entre la citadine « branchée », l'ouvrière migrante, la femme d'affaires – fille ou épouse d'un membre du Parti Communiste Chinois - l'étudiante en voie d'émancipation. Ces images côtoient, dans l'iconographie contemporaine, les séries télévisées et les médias en général : la représentation des femmes en milieu rural, l'image des femmes fortes telles qu'on les rencontraient aux plus fortes heures du maoïsme (femmes médecins, ingénieures, self-made women, ou cadres du Parti). En milieu urbain, les filles uniques sont devenues aussi précieuses que des fils uniques, l'investissement des parents en termes d'éducation reste très important, évolution qu'on retrouve dans les médias. Parallèlement, de nouvelles questions sociales sont apparues dans les médias, comme celle des violences domestiques, ou du harcèlement moral et sexuel.

 

AF. Vous parlez dans votre ouvrage de « Ruptures et continuités » pouvez vous sur ce sujet, en tenant compte des distinctions sociales, régionales, politiques et historiques, nous donner quelques éléments de réflexions ? 

    

TA. Nous avons eu la volonté de comprendre des rapports de genre dans la Chine contemporaine à partir des conditions sociales des femmes ; de rendre compte des changements sociaux au regard du discours sur les éléments de modernité (les ruptures) et les traditions (les continuités). Nous avons constaté et voulu souligner que la situation n'est ni aussi statique ni aussi changeante, depuis les réformes, que deux types de discours opposés – traditionnaliste et modernisateur – ont voulu le faire croire. Selon nous, au contraire, la situation des femmes participe d'une dialectique entre ces deux termes (ruptures et continuités) qui renvoient également à des processus. Au-delà des distinctions de tous ordres, et tout en en rendant compte à la fois, le fait que les questions d'égalité – de genre, sociales et ethniques – aient été depuis 60 ans si fortement idéologisées, et le restent dans une certaine mesure, nous a interpellées.

 

AF. Dans les discours et les pratiques, comment les questions d'égalité entre les femmes et les hommes s'actualisent-elles et s'imbriquent aux autres formes d'inégalités.

 

TA. Poser la question des ruptures et des continuités face aux mutations socio-économiques, c'est s'obliger à regarder les différences non seulement entre les femmes et les hommes, mais à l'intérieur du groupe des femmes. Les réformes ont fortement profité au groupe des femmes urbaines, diplômées, de la génération des enfants uniques. Elles ont aussi permis à des paysannes pauvres de participer au développement économique en s'embauchant dans les usines. Certaines femmes migrantes, pas toutes, sont devenues auto-entrepreneuses et se sont enrichies. Ces nuances rendent impossibles des affirmations tranchées visant à proclamer que c'était mieux ou moins bien avant les années 1980. Tout notre  pari a été de tenir, dans l'ouvrage, d'un côté la situation macro-sociale, et de l'autre des expériences sociales localisées, à plus petite échelle.

 

AF. Est-ce qu’il y a  un changement de la place des femmes et de leurs statuts dans la Chine contemporaine ?

 

TA. Le discours égalitaire des années antérieures n'est plus tenable face aux bouleversements économiques et sociaux. La Fédération des Femmes de toute la Chine a d'ailleurs joué un rôle mobilisateur actif, ainsi que des organisations de femmes para-étatiques ou autonomes, pour attirer l'attention sur les effets inégaux des réformes et les discriminations de tous ordres dont souffrent les femmes. Elles ont également cherché à amoindrir la crise de l'emploi, en organisant des formations professionnelles pour accompagner des reconversions de femmes dans l'emploi

 

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